Inspiré d'un vrai fait divers qu'on m'a relaté pas plus tard qu'il y a quelques jours et pour
lequel il m'a été malheureusement impossible d'éprouver une quelconque compassion, mais non plus de réprimer un fou rire bien légitime pour qui n'aime pas les animaux en général, et les chats en
particulier, comme moi quoi ! J'vais quand même pas m'excuser de préférer les humains...
Vendredi 2 novembre 2011,
Par une nuit d’automne digne de ce nom, c’est-à-dire noire, pluvieuse, avec des feuilles partout qui jonchent le sol et manquent
nous faire chuter à chaque pas, aux alentours de 22h30, dans un petit village de France comme il en existe des milliers, avec son clocher, sa boulangerie et c’est tout, un pavillon traditionnel
aux volets en bois marron, une Laguna élégamment garée devant l’allée qui mène à la porte triple serrure que les propriétaires venaient d’installer tout récemment…
- Dring-dring ? (quelqu’un sonne timidement à la porte avec son index droit, pendant que le bras gauche porte un paquet,
genre boîte à chaussures, taille 42)
J - …………… (pas de réponse, il est tard, Josiane a peur)
- Dring-dring, dring-dring, dring-dring, dring-dring !!!! (la personne, très perspicace, ayant vu
de la lumière qui s’échappait des fenêtres, insiste lourdement avec la sonnette, parce qu’il faut pas la prendre pour une demi-conne)
M - …………… (c’est lourdingue cette sonnette, mais toujours pas de réponse, Michel a un peu les chocottes aussi, c’est légitime à
cette heure tardive)
- Pan pan pan pan pan pan (la personne s’impatiente, elle finit par tambouriner à la porte)
M - Hum hum, j’arrive, j’arriiiive, dit Michel. Prudent, il demande quand même avant d’ouvrir : C’est qui ?
R - Ouvre donc Michel, c’est moi, Robert. Le voisin.
M - Ah, Robert, c’est toi ?! C’que tu m’as fait peur, à tambouriner comme ça, j’ai bien cru qu’un bucheron enragé en voulait
à ma porte flambant neuve !
J - Ben oui Robert, enchérit Josiane. Tu nous as mis une de ces frousses ! Mais qu’est-ce qui t’amènes à c’t’heure ? Tu
nous amènes un cadeau ?! Oh, mais tu as l’air tout pâle, qu’est-ce qui t’arrive ?!
R - …………… (Robert est pâle, comme l’a si bien remarqué Josiane qui est une femme clairvoyante, il ne trouve pas de mots, enfin des
mots adaptés, parce qu’il a bien quelques vocables en tête en ce moment, comme civet de lapin, brame du cerf, Toblerone, mais ils n’ont aucun rapport avec ce qu’il a à annoncer à ses
voisins)
M - Mais oui dis donc mon Robert, c’est vrai que t’es blanc comme une craie ! Qu’est-ce qui se passe, t’as encore abusé de la
Suze ?! C’est pas raisonnable, tu sais bien que c’est interdit à cause de tes gamma, hein ?!
R - …………… (cannelés, barbelé, salade frisée … toujours pas de rapport avec le motif de sa venue)
J - Michel, qu’est-ce que tu racontes comme méchancetés encore ? Il sent pas la Suze notre Robert, il sent même à peine la
transpiration de fin de journée… Bon, raconte, qu’est-ce qui t’amène ? C’est pas Maryse, dis ?! Elle est moche ta femme, mais elle est quand même trop jeune pour qu’on lui veuille du
mal (depuis toute petite, Josiane sait trouver les bons mots pour réconforter son prochain). Entre donc, installe-toi là, sur le canapé.
Robert s’exécute et pose la boîte sur ses genoux. A la lumière saisissante de sa tête blanche contre le cuir noir, Josiane et
Michel comprirent que l’heure de leur voisin était vraiment à la gravité et non pas à la déconnade éthylique habituelle. Si vous n’avez jamais assisté de près ou de loin à un crachat de Valda, ça
donne à peu près ceci :
R – J’ai écrasé Mistrigri !
M+J - …………… (Josiane et Michel deviennent à leur tour blancs comme des craies, abasourdis par la nouvelle)
Robert leur tend doucement la boîte à chaussures, et c’est là qu’ils réalisent ce qu’il y a à l’intérieur. Oui, c’est écœurant,
mais comment faire dans ces cas-là, à part ce qu’on peut ? Le bras reste en suspens, les destinataires du paquet ne montrant aucune intention de le délester pour le moment.
R - Je suis désolé, sincèrement désolé, c’est tout ce que j’ai trouvé pour … Enfin vous comprenez, j’allais quand même pas le
laisser sur le bord de la route. Je ne sais pas quoi dire d’autre, je sais que vous teniez terriblement à ce chat.
M+J - …………… (Josiane et Michel restent cois, ils ne trouvent à cet instant encore aucun mot adéquat pour exprimer à leur voisin
toute l’horreur que cette situation leur inspire)
R - J’ai pas fait exprès, vraiment. J’ai tout fait pour l’éviter mais…
J – Mistigri…, laisse doucement échapper Josiane, qui a retrouvé la parole à défaut de ses couleurs. Notre compagnon depuis plus
de 10 ans, mais comment … ?
R – Ben, c’est un malheureux accident, comme il en arrive des dizaines tous les jours en France. Je rentrais tranquillement de ma
balade en forêt, tu sais, c’est le brame du cerf en ce moment (soit dit en passant, ça a bramé dur ce soir, les biches doivent avoir les pattes coupées en ce moment, un sourire d’extase aux
lèvres). J’étais presque arrivé à la maison, la tête résonnant encore des cris magnifiques de ces animaux majestueux, quand tout à coup, un chat a déboulé de nulle part et est venu se coller sous
mes roues ! J’ai pilé tout net mais ça n’a pas suffi. J’ai rien pu faire, vraiment, il faut me croire, j’étais même à jeun ce soir, pas un apéro, rien.
Michel prend enfin la boîte des mains de son voisin, parce que la situation devenait embarrassante. Et tel Saint Thomas qui ne
croit que ce qu’il voit derrière ses lunettes double foyer, il l’ouvre et découvre la bête pleine de poils mais gisant sans vie qui leur avait fait office de 3ème enfant pendant toutes
ces années.
M- Oh minette c’est atroce, ne regarde surtout pas !
J- AAAAARRGGGHHHHHHH, BOOOOUUUUUUHHHHHHHHHH, mais POURQUOIIIIIIIIIIIIIIIIII ????????!!! (là, la minette Josiane se lâche et
se met à bramer pas possible dans la pièce). Mon pauvre Mistigri, mon enfant, mais comment je vais FAIIIIIIIIIIIIRE maintenant ?!
M - T’inquiète pas minette, on va surmonter tout ça. Je sais, la perte d’un enfant dans des circonstances atroces est une épreuve
terrible, mais je suis là, moi, je vais t’aider, tu sais que tu peux compter sur moi.
R- Si je peux faire quoi que ce soit…
J –Toi ta gueule, espèce d’ASSASSIIIIN !! A part bourrer ta sale gueule de cocu tous les soirs et tuer de pauvres êtres
innocents, tu sais rien faire d’autre !
R – Sauf ton respect endeuillé, Josiane … euh, comment ça, ma gueule de « cocu » ?! Tu es énervée, tu m’en veux,
c’est tout à fait compréhensible. Mais quand même, ne pousse pas le bouchon trop loin. On parle d’un chat, là, pas du Président de la République de mes deux !
J – Mais oui, que tu es cocu, et plutôt deux fois qu’une ! Ah, tu ne le savais pas ?! Mais tout le village le sait, que
ta Maryse couche avec le boucher dès que tu as le dos tourné ! Je croyais même que c’était pour ça que tu te bourrais la gueule, pour oublier que t’étais cocu, cocu, CO-CU !!!
M - Josiane, minette, calme-toi !
J- Me calmer ? Mais comment veux-tu que je me calme, Mistigri est mort… Mort, mort, et mort, et moi, je vais pas pouvoir
aller au cours de chant mercredi, parce que j’ai le cœur en berne et que c’est pas bon pour les cordes vocales. C’est trop HORRIIIIIBLE !
R – Maryse, ma Maryse, mais comment a-t-elle pu… ?
J- Mais parce que t’es con, mon pauvre Robert, con comme la lune et tes pieds bots réunis, et doublé d’un criminel maintenant.
BOOOOUUUUHHHHHHH.
M- Bon, je crois qu’il est temps de mettre un terme à cette conversation et de calmer les esprits échauffés des uns et des autres.
Robert, il vaut mieux que tu rentres chez toi maintenant. Je ne te raccompagne pas…. Fais attention de n’écraser personne sur le chemin, hein ? Merci pour la boîte et …
Et c’est là que Robert arrache la boîte des mains de Michel avec son contenu félin, file dans le jardin, asperge le paquet
d’essence (on n’a jamais compris pourquoi le voisin avait toujours un jerricane d’essence planqué derrière la remise, maintenant oui), et y met le feu. Un beau brasier ma foi, visible depuis ma
fenêtre de voisine d’en face. Commère à toute heure du jour et de la nuit, je n’ai pas loupé une miette du drame qui s’est déroulé ce soir. J’imagine que maintenant, Robert va rentrer chez lui,
interpeler sa salope de femme, lui demander des explications, voire la taper un peu, pas fort, juste pour qu’elle comprenne, et peut-être même la foutre dehors, elle et son feu au cul. Quelle
belle soirée ! Je me débarrasse d’un coup des deux pires nuisances de mon voisinage. Parce que pour dire la vérité, le chat des voisins, c’est moi qui l’ai foutu sous les roues de cet
imbécile de Robert. J’en pouvais plus de le voir trainer dans mon jardin. Vraiment.
Ghislaine Baudoin
Boucherie de Nobelles les Bains